Chapitre 8
Alors qu’ils arrivaient aux abords du village Orvalon, Haru attrapa brusquement le bras de Lia et la plaqua contre le mur d’enceinte, juste à côté de l’entrée. Surprise, elle s’apprêta à protester, mais il lui fit signe de se taire. Intriguée, elle suivit son regard et comprit aussitôt.
À l’intérieur, plusieurs gardes royaux semaient le chaos, saccageant les habitations et terrorisant les villageois. Personne n’osait leur tenir tête, par crainte d’être arrêté… ou pire, exécuté.
« Il faut faire quelque chose. » chuchota Lia.
« Non, ils sont beaucoup trop nombreux.
Alors nous allons rester là à les regarder ?! »
Haru resta silencieux, mais son regard trahissait son trouble et son impuissance face à la situation. C’est alors que Lia réalisa que, pour la maintenir contre le mur, il avait passé un bras autour de sa taille. Une soudaine chaleur lui monta aux joues, prise d’un léger embarras. Rougissante, elle se dégagea discrètement de son étreinte.
« Attention, les gardes approchent. » chuchota Haru.
Il attrapa à nouveau son bras, mais cette fois, il attira Lia contre lui et s’adossa au mur, la plaçant entre celui-ci et son propre corps. Elle retint son souffle, figée par la proximité.
Les gardes passèrent sans les remarquer. Une fois qu’ils furent suffisamment éloignés, Lia, encore troublée, le repoussa doucement, détournant le regard.
« Maintenant que les gardes sont partis, entrons dans le village. » suggéra Haru.
Lia acquiesça, et tous deux pénétrèrent dans le village. Autour d’eux, les habitants les observaient en silence, certains méfiants, d’autres curieux. Soudain, un homme à la carrure imposante se posta devant eux, leur barrant la route. D’un ton ferme, il les interrompit.
« Vous êtes qui ? » demanda-t-il d’une voix forte.
« Nous sommes des voyageurs. » répondit calmement Haru.
« Des voyageurs ? Allez-vous-en, on n’a pas besoin d’vous ici !
« Allons, calme-toi Bartholome. »
Une petite vieille dame, aux cheveux blancs, vêtue d’un châle blanc et d’une longue robe bleu saphir, intervint. Tous les regards se tournèrent vers elle, y compris ceux de nos deux héros. Elle prit la parole :
« Nous nous excusons de cet accueil mais nous avons eu certains problèmes avec les gardes royaux.
—Nous le savons, nous les avons vu partir dans la direction opposée à votre village et nous nous doutions qu’ils étaient venus ici. » répondit Haru.
« Je vois. Venez, suivez-moi.
—Pouvons-nous vous demander pour quelle raison ? » demanda Haru, poliment.
Lia fut extrêmement surprise par la politesse de Haru. Lui qui, habituellement, était plutôt sec et froid. La jeune femme lui répondit d’un sourire :
« Vous êtes des voyageurs non ? »
À cette question rhétorique, nos deux voyageurs décidèrent de suivre la vieille dame au regard serein. Elle les conduisit vers l’une des plus grandes maisons du village, qui semblait être une auberge. Cependant, contrairement aux autres auberges qu’ils avaient rencontrées au cours de leur voyage, celle-ci était bien plus modeste. Il s’agissait d’une petite maison en bois, entourée de buissons et de fleurs aux couleurs variées. Une fois à l’intérieur, la vieille dame les mena dans la pièce principale, ressemblant davantage à un salon, où une cheminée crépitait joyeusement. Elle leur demanda de s’asseoir avant de leur préparer un thé. Ils la remercièrent chaleureusement.
« Excusez-moi de vous poser cette question indiscrète mais pourquoi les gardes s’en sont pris à votre village ? » se risqua Haru.
« Tu peux, jeune homme. Pour vous répondre, ils s’en sont pris à notre village car il est très pauvre et que nous sommes sans défense. Il est beaucoup plus facile de piller un village comme le nôtre qu’une grande ville. Ils s’en prennent aux petits villages pour se ressourcer et pour montrer leur puissance. Ainsi, personne n’ose se rebeller de peur que ça se retourne contre eux.
—Typique de la garde royale. C’est pas comme si tout le monde ne savait pas ce qu’il faisait. Mais avec des gens comme ça, il vaut mieux rien dire sinon ça se retourne contre toi.
—Exactement. »
À ce moment précis, des pas précipités résonnèrent depuis l’étage. Ils descendirent rapidement l’escalier, et une jeune fille rousse apparut dans l’encadrement de la porte du salon. Elle se précipita vers la vieille dame et la prit dans ses bras.
« Grand-mère, tu vas bien ?! Et les gardes, ils sont partis ?
—Calme-toi, tout va bien. Nous n’avons plus rien à craindre pour le moment.
—Mais qui sait quand ils reviendront.
—Ne t’en fais pas pour ça.
—Et des blessés, il y en a ?
-Oui, certains ont voulu s’opposer à eux. Et tu sais comment ça se passe dans ces cas-là.
Elle resta silencieuse, son regard se faisant soudainement mélancolique. Un instant de silence s’installa. La jeune fille mystérieuse sembla enfin remarquer la présence de Haru et Lia. Elle leur demanda alors qui ils étaient. C’est à ce moment que sa grand-mère prit la parole :
« Ces jeunes gens sont des voyageurs. Mais c’est vrai que j’ai oublié de vous demander qui vous étiez et ce que vous venez faire ici.
—Je m’appelle Haru et voici Lia. Nous voyageons ensemble et nous aimerions savoir s’il est possible de dormir ici pour cette nuit. Nous avons de quoi payer et nous repartirons demain matin.
—Bien sûr que vous le pouvez. D’ailleurs nous sommes l’auberge du village. Nous avons rarement des clients mais c’est avec plaisir que nous vous accueillons.
—Merci de votre hospitalité.
—Au fait, j’ai oublié de me présenter. Je m’appelle Violet Smith et je suis la doyenne et propriétaire de l’auberge du village. Et voici Talia, ma petite fille. Cette dernière poursuivit d’un ton beaucoup plus joyeux :
—Enchantée ! J’espère que vous passerez un agréable séjour dans notre humble auberge. Suivez-moi, je vais vous emmener à vos chambres. »
La jeune rousse ouvrit le pas et se dirigea vers les escaliers. Lia et Haru attrapèrent leurs sacs et la suivirent. Ils gravirent les marches menant au seul étage de la maison. Arrivés en haut, un long couloir s’étendit devant eux, bordé de plusieurs portes. Talia les conduisit vers la première porte du couloir, indiquant ainsi qu’aucun client ne se trouvait dans les chambres. Au départ, elle leur proposa une seule chambre, mais Haru demanda des chambres séparées. Talia, croyant qu’ils allaient partager la même chambre, rougit légèrement, gênée par cette incompréhension. Elle leur proposa alors deux chambres faisant face l’une à l’autre : celle de Lia à droite du couloir, et celle de Haru à gauche. Les portes étaient en bois vieilli, tout comme le reste de l’auberge.
Talia les salua avant de repartir vers le rez-de-chaussée. Haru entra dans sa chambre sans dire un mot, et Lia le trouva étrange. Bien qu’il fût habituellement froid et parlait peu, il lui adressait toujours quelques mots. Elle ne savait pas ce qui se passait, mais elle sentait que quelque chose clochait. Elle se dit qu’elle s’en occuperait plus tard et entra dans sa propre chambre. La pièce était petite, avec un lit placé contre le mur de droite. À côté se trouvait une fenêtre et un bureau avec une chaise faisait face au lit. La chambre était certes modeste, mais fonctionnelle, se dit Lia. Tout le mobilier était en bois, comme le reste de la maison, et les draps du lit d’un blanc éclatant témoignaient de l’attention que les deux femmes portaient à l’entretien du lieu, malgré le peu de clients.
Une heure et demie plus tard, Talia vint dans leurs chambres pour leur prévenir que le dîner était prêt. Lia sortit quelques minutes après avoir était prévenue et se cogna contre Haru.
Ils s’excusèrent en même temps. Lia se dit alors que Haru allait peut-être mieux.
Après le repas, Talia alla aider sa grand-mère pour laver la vaisselle. Pendant ce temps, Haru monta dans sa chambre, laissant Lia seule dans la salle à manger. Comme toutes les autres pièces, celle-ci était entièrement en bois, y compris le mobilier. La seule différence résidait dans sa taille : c’était sans doute la plus grande pièce de la maison. Une grande table rectangulaire occupait le centre de la pièce, entourée de petites tables rondes. À gauche, une cheminée diffusait sa chaleur, et le feu crépitait doucement.
Alors que Lia songea encore à Haru et son comportement de nouveau étrange et distant, ses pensées furent interrompues par Talia :
« -Lia, tu es encore là ?
—Oh désolée, j’étais perdue dans mes pensées.
—Aucun soucis. Qu’est-ce que tu fais encore ici ? Tu peux quitter la table tu sais ?
—Oui, j’étais sur le point de monter dans ma chambre.
—Je vois. Tu permets que je t’accompagne ?
La jeune fille acquiesça. Elles montèrent alors toutes deux. Une fois arrivées en haut, elles croisèrent Haru sortant de la salle de bain.
« Vous tombez bien, il faut qu’on parle.
—Moi aussi ? » demanda Talia.
Il répondit d’un hochement de tête à sa question.
« Je vois, dans ce cas allons dans la chambre de Lia.
—Hein ? Pourquoi ma chambre ?
—Parce que la mienne est trop loin et que tu as une plus grande chambre que Haru.
—Je vois. »
Lia ouvrit la porte pour les laisser entrer et ils s’installèrent dans la chambre. Lia s’assit sur le lit, Haru se plaça debout, appuyé contre l’appui de la fenêtre, tandis que Talia s’assit sur la chaise du bureau. Cette dernière lança la conversation :
« De quoi voulais-tu parler ?
—De ce qu’il s’est passé tout à l’heure… avec les gardes. Je voulais vous dire qu’on a assisté à la scène avec Lia. Je suis désolé. Nous n’avons pas agi. »
Lia fut surprise par les excuses de Haru et comprit alors ce qui le préoccupait depuis tout à l’heure : il regrettait de ne pas avoir agi face à la garde royale. Talia, elle aussi, fut étonnée et touchée par les paroles de Haru. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il évoque cet événement, et encore moins qu’il s’excuse. Elle lui répondit alors que ce n’était rien, et qu’il aurait probablement empiré la situation s’il avait agi sur le moment.
Après avoir échangé pendant un long moment sur divers sujets, ils apprirent que Talia avait été, elle aussi, une voyageuse, tout comme eux. Madame Smith n’était autre qu’une femme qu’elle avait rencontrée durant son périple, et avec qui elle avait choisi de rester. Elle la considérait comme une grand-mère, d’où le surnom affectueux de « grand-mère ». Ensemble, elles avaient décidé de transformer leur maison en auberge pour aider les voyageurs dans le besoin, tout comme Madame Smith l’avait fait pour Talia.
Ils décidèrent ensuite qu’il était temps d’aller se coucher, afin de reprendre la route dès le lendemain matin. Lia et Haru remercièrent à nouveau Talia et Madame Smith pour leur hospitalité, malgré les événements de plus tôt. Talia leur fit remarquer que c’était tout à fait normal, puis s’éloigna.
Ils n’étaient plus que tous les deux dans la chambre. Un ange passa jusqu’à ce que Haru rompit le silence :
« J’y vais, à demain. »
Il partit tout en lui adressant un léger sourire. Lia se dit que cette conversation avec Talia leur avait fait du bien. C’était une jeune fille plus âgée qu’eux mais très sympathique. Ils avaient vite fait connaissance et Lia s’était prise d’affection pour elle. Sur ces pensées, elle décida elle aussi d’aller dormir.
Le lendemain, Lia se réveilla en sursaut après avoir entendu un bruit semblable à une explosion. Elle s’habilla en vitesse et descendit les escaliers deux par deux. En bas, Talia et Madame Smith regardaient par la fenêtre, inquiètes.
« Que se passe-t-il ? » demanda-t-elle.
—Les gardes sont revenus et ils nous attaquent ! » répondit Talia.
« Quoi ? Mais pourquoi ? Ils ont déjà tout pillé ici.
—Je ne sais pas… Je suppose que c’est pour nous donner une leçon d’avoir essayé de s’opposer à eux. »
Haru arriva à son tour, essoufflé. Lui aussi avait couru à toute vitesse dans les escaliers après avoir entendu l’explosion. Juste à ce moment-là, un rayon lumineux et blanc traversa le ciel.
« Qu’est-ce que sait ? » demanda Lia, surprise.
« C’est un rayon explosif. C’est une sorte de balise que l’on place et si elle n’est pas détruite dans l’heure qui suit, il explose tout dans un rayon de quatre lieues. Autrement dit, c’est suffisant pour détruire le village et ses alentours. » expliqua Haru.
Lia horrifiée répondit :
« Mais c’est horrible ! Il faut faire quelque chose ! Qu’est-ce qu’on eut faire pour l’arrêter Haru ?
—Ça dépend du rayon. Il faut le voir de plus près pour le savoir. En fonction de la balise qui est placée à la base du rayon, on peut savoir quel type de rayon est utilisé. Mais ça va pas être une partie de plaisir.
—Alors, il faut y aller !
—Je vous accompagne ! » interrompit Talia.
Face à leur mines inquiètes, elle ajouta :
« Je sais où se trouve le rayon. Par-là, c’est la caverne Cristal et pour y accéder il faut passer par la Forêt Noire. C’est une forêt très sombre et peu éclairée. Plus on s’approche de la caverne et moins il y a de lumière. Seul quelqu’un du coin peut y accéder sans se perdre, et on n’a pas beaucoup de temps.
Haru et Lia finirent par céder devant les arguments de la jeune fille. Ils se préparèrent rapidement, prirent leurs sacs, et Haru saisit son épée avant de se mettre en route, direction la Forêt Noire et la caverne Cristal.